samedi 29 octobre 2011

Complexité, énergie et économie mondialisée 1/4


Il existe en anglais une expression dont je n'arrive pas à trouver une traduction satisfaisante : "To connect the dots". Reconstituer une vision d'ensemble à partir des différents éléments fractionnels dont on dispose. Voici un article qui essaie donc de connecter les dots. C'est une synthèse actuelle des idées de Joseph Tainter, de limits to growth  et de Donella Meadows

Cette approche de dynamique des systèmes fait ressortir une grille de lecture que je trouve particulièrement pertinente pour "la civilisation", "le développement". Cela relie ressources, développement, économie et entropie (notion physique entre énergie et complexité)


À l'aube de l'effondrement: complexité, énergie et économie mondialisée
par David Korowicz

Les systèmes dont nous dépendons tous pour nos transactions financières, pour notre nourriture, notre carburant et autres moyens de subsistance sont si interdépendants qu'ils est mieux de les considérer comme des facettes d'un système global unique. La maintenance et l'exploitation de ce système mondial exige beaucoup d'énergie et, parce que les coûts fixes d’exploitation sont élevés, ce système n’est seulement rentable que s'il opère à pleine capacité. En conséquence, si son débit baisse parce que moins d'énergie est disponible, il ne se contracte pas d’une manière douce et contrôlable. Au contraire, il est sujet à un effondrement catastrophique.

image par Paul Butler

Fragments d'une économie mondialisée :
  • L'éruption du volcan Eyjafjallajökull en Islande a conduit à la fermeture de trois lignes de production de BMW en Allemagne, à l'annulation d’opérations de chirurgie à Dublin, à des pertes d'emplois au Kenya, à des passagers bloqués dans le monde entier et à de sévères avertissements sur les effets que ces bouleversements aurait sur certaines économies déjà stressées.
  • Pendant le blocus de dépôt de carburant au Royaume-Uni en 2000, les chaînes d'approvisionnement à flux tendu des supermarchés se sont interrompues et, comme les stocks fondaient, les étagères se sont immédiatement vidées. L'anxiété à ce sujet est montée à un point tel que le ministre de l’intérieur, Jack Straw, a accusé le blocus des camionneurs de "menacer la vie des autres et de mettre l'ensemble de l’économie et de la société à risque ».
  • L'effondrement de Lehman Brothers a contribué à précipiter un bref gel dans le financement du commerce mondial dans le même temps que les banques avaient peur d'accepter les lettres de crédit des autres banques. [1]
Tout comme nous ne remarquons jamais le sol sous nos pieds à moins que nous ne trébuchions, nous n’entre-apercevons ces réseaux complexes d'inter-dépendances sur lesquelles repose la vie moderne que lorsqu'une partie de ces réseaux échoue. Lorsque la panne est corrigée, le rideau se referme et tout revient à la normale. Cependant, c’est cette “normale”qui est extraordinaire.



Nos vies quotidiennes sont dépendantes de la cohérence de milliers d'interactions directes, qui sont elles-mêmes dépendantes de milliards d’interactions entre des choses, des entreprises, des institutions et des individus à travers le monde entier. Suivons une seule piste, chaque matin, je prend un café près de là où je travaille. La femme qui me sert n’a pas besoin de savoir qui a ramassé les grains de cafés, qui a moulé le polymère pour la cafetière, la façon dont le système municipal livre l'eau au café, comment les grains ont fait leur voyage ou qui a conçu la tasse. Le capitaine du navire qui a transporté les grains de café n'avait pas connaissance de qui a fourni l'assurance pour le crédit à l'exportation de l'expédition, qui a fait de l'acier pour la coque, ou encore les étapes dans les processus complexes qui lui permettent l'utilisation de la navigation par satellite. Et le sidérurgiste ne doit pas connaître les pompes qui ont servit pour la mine de minerai de fer, ou comment l'oxygène pour le four a été raffinée.

Chaque café a des clients, comme moi, qui ne peuvent acheter du café que parce que nous échangeons nos travaux à travers le monde de façons qui dépendent de l'infrastructure des systèmes informatiques globalisés, de transport et de la banque. Les systèmes et la multitude d’entreprises dont ils dépendent ne sont viables que parce qu'il y a des économies d'échelle. Notre infrastructure mondiale requiert des millions d'utilisateurs à travers le monde, le navire doit transporter plus que des grains de café, et mon café a besoin de plus d'un seul client. La viabilité de mon café du matin nécessite l’interactivité et les efforts productif de l'économie mondialisée.

Penser de cette façon nous permet de voir que l'économie mondiale, et donc notre civilisation, est un système unique. La structure de ce système et sa dynamique sont donc essentiels pour comprendre les implications des contraintes écologiques et, en particulier pour cette analyse, du pic pétrolier. [2] Voici certaines de ses caractéristiques principales.

L'économie mondiale est auto-organisatrice :

La chorégraphie normalement transparente de l'économie mondiale s’organise d’elle-même. De par sa complexité, la compréhension, la conception et la gestion d'un tel système est bien au-delà de nos capacités. L'auto-organisation peut être une caractéristique de tout système adaptatif complexe, par opposition à «seulement» un système complexe comme par exemple, une montre. Les oiseaux ne se sont pas mis «d'accord» ensemble sur le fait que les formes en flèche font sens pour l’aérodynamique, et ensuite ils ne se mettent pas d’accord sur qui vole où. Chaque oiseau s'adapte simplement à son environnement local et suit le chemin du moindre effort, avec un certain sens inné de la volonté et la hiérarchie, et ce qui émerge est une macro-structure sans dessein intentionnel. De même, notre système global apparaît comme le résultat de chaque individu, entreprise et institution, avec leurs histoires communes et distinctives, jouant leur propre rôle dans leur propre créneau, et interagissant entre-eux par des canaux biologiques, culturels et structurels. L'auto-organisation nous rappelle que les gouvernements ne contrôlent pas leurs propres économies. Ni la société civile. Les secteurs financiers ou entrepreneuriaux ne contrôlent pas les économies dans lesquelles elles opèrent. Le fait qu'ils puissent détruire l'économie ne doit pas être considérée comme une preuve qu'ils peuvent la contrôler.

L'économie mondiale a une dynamique dépendante de la croissance.

Nous en sommes venus à considérer la croissance économique continue comme normale , comme une partie de l'ordre naturel des choses. Les récessions sont considérées comme une aberration causée par la faiblesse humaine et institutionnelle, la reprise de la croissance économique étant seulement une question de temps. Toutefois, en termes historiques, la croissance économique est un phénomène récent. Angus Maddison a estimé que le produit intérieur brut mondial (PIB) a progressé de 0,32% par an entre 1500 et 1820; 0,94% (1820-1870); 2,12% (1870-1913); 1,82% (1913-1950); 4,9% (1950 - 1973); 3,17% (1973-2003), et 2,25% (1820-2003).[3] Nous avons tendance à voir la croissance économique mondiale en termes de changement. Nous pouvons l'observer à travers l’augmentation des flux d'énergie et de ressources, l'augmentation de la population, de la richesse matérielle, de la complexité et, tout cela ayant comme proxy, le PIB. Cela pourrait être considéré sous un autre angle. Nous pourrions dire que la croissance de l'économie mondialisée a connu une phase remarquablement stable pendant les 150 dernières années. Par exemple, elle n'a pas grandi de façon linéaire par un taux donné pour toute la période, elle n’a pas baissé de façon exponentielle, oscillé périodiquement, ou ne s’est pas retournée de manière chaotique. Ce que nous voyons est une tendance à la croissance de quelques pour cent par an, avec des fluctuations autour d'une bande très étroite. A ce rythme de croissance, le système peut évoluer, sans surprise, à un taux qui nous permet de nous adapter. La sensibilité ressentie par les gouvernements et la société en général à de très petits changements dans la croissance du PIB montre que nos systèmes sont adaptés à une gamme étroite de variations. Sortir de cette gamme peut provoquer des stress majeurs. Bien sûr, de petites différences dans la croissance exponentielle globale peut avoir des effets majeurs au cours du temps, mais ici, nous nous concentrons seulement sur le problème de stabilité. Le processus de croissance lui-même a beaucoup de stabilisateur intrinsèques : dans le comportement humain, dans la croissance de la population, dans la nécessité de maintenir les infrastructures existantes et dans la réaction à la pression entropique , dans la nécessité d'employer des personnes déplacées par la technologie; dans la réponse à de nouveaux problèmes, et dans la nécessité de rembourser la dette qui constitue le fondement de notre système économique.

La complexité de l'économie mondiale croit.

La complexité peut être mesurée de plusieurs façons - comme le nombre de connexions entre les personnes et les institutions, l'intensité des réseaux hiérarchiques, le nombre d'items distincts produits et l'étendue des chaînes d'approvisionnement nécessaires à leur production, le nombre de professions spécialisées, la quantité d'effort requis pour gérer les systèmes, la quantité d'informations disponibles et les flux d'énergie nécessaires pour les maintenir. Par toutes ces mesures, la croissance économique a été associée à une complexité croissante. [4]

En tant qu' espèce, nous avons eu à résoudre des problèmes pour répondre à nos besoins fondamentaux, pour faire face à l'anxiété vis a vis du statut social ou pour répondre aux nouveaux défis posés par un environnement dynamique. Le problème à résoudre peut être simple comme prendre le bus ou acheter du pain, ou il peut être complexe, comme le développement d'une infrastructure énergétique pour l’économie. Nous avons tendance à exploiter les solutions les plus simples et les moins coûteuses en premier. Nous ramassons d’abord les fruits les plus bas ou le pétrole le plus facile à extraire en premier. Au fur et à mesure que les problèmes sont résolus les nouveaux problèmes ont tendance à exiger plus d'effort et des solutions encore plus complexes.

Une solution est cadrée par un réseau de contraintes. Une contrainte du système est définie par le tissu opérationnel, comprenant les conditions données à tout moment et le lieu qui supporte la fonctionnalité du système entier. Pour les économies modernes développées cela inclut des marchés en fonctionnement, une finance, une certaine stabilité monétaire, des chaînes d'approvisionnement opérationnelles , des infrastructures de transport, infrastructures numériques, de commande et de contrôle, des services de santé, des infrastructures de recherche et développement , des institutions de confiance et une stabilité socio-politique. C'est ce que nous supposons avec désinvolture comme ce qui existe et existera, et qui fournit les bases structurelles pour tout projet que nous souhaitons développer. Nos solutions sont également limitées par la connaissance et la culture, par les énergies à disposition , les matériaux et ressources économiques qui s'offrent à nous. La formation des solutions est également façonnée par les interactions entre la myriade d'autres agents interagissant, comme les personnes, les entreprises et les institutions. Ceux-ci ajoutent à la complexité dynamique de l'environnement dans lequel la solution est formée, et donc la complexité croissante est susceptible d'être renforcée au fur et à mesure que les éléments co-évoluent ensemble.

En conséquence, le processus de croissance économique et la complexité se renforcent mutuellement. La croissance de la taille des réseaux d'échange, le tissu opérationnel et l'efficience économique, tout fourni une base pour une nouvelle croissance. La complexité croissante fourni la base pour développer une intégration encore plus complexe. Dans l'ensemble, comme le tissu opérationnel évolue en complexité, il fournit la base pour construire des solutions encore plus complexes.

Les bénéfices nets d’une complexité croissante sont soumis à une baisse des rendements marginaux - en d'autres termes, le bénéfice de la complexité croissante est finalement compensé par son coût. Un coût important est la destruction de l'environnement et l'épuisement des ressources. Il y a aussi le coût de la complexité elle-même. Nous pouvons voir cela dans les coûts de gestion de systèmes plus complexes, et l'augmentation du coût du processus de recherche et développement. [5] Lorsque l’accroissement de la complexité commence à avoir un coût net, alors répondre à de nouveaux problèmes par une complexité augmentant encore peut n’être plus viable. Une économie s’enferme alors dans des processus établis et des infrastructures, mais ne peut plus répondre à des chocs ou s'adapter au changement. Pour l'historien Joseph Tainter, c'est le contexte dans lequel les civilisations anciennes se sont effondrées. [6]

  1. Here we are referring to the 95% drop in the Baltic Dry Shipping Index. Seehttp://www.globaleconomicanalysis.blogspot.com/2008/10/baltic-dry-shipping-collapses.html.
  2. Korowicz, D. (2010) Tipping Point: Near-term Systemic Implications of a Peak in Global Oil Production.www.feasta.org/Riskresilience/tipping_point.
  3. Maddison, A. (2007) Contours of the World Economy 1-2030AD. Page 81 Oxford Univ. Press.
  4. See Beinhocker, E. (2005) The Origin of Wealth: Evolution, Complexity, and the Radical Remaking of Economics. Rh Business Books.
  5. Jones, B. (2009) The Burden of knowledge and the Death of the Renaissance Man: Is Innovation Getting Harder? Review of Economic Studies 76(1).
  6. Tainter, J. (1988) The Collapse of Complex Societies. Cambridge University Press.

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour,

je n'ai pas lu en détail ce billet, mais j'étais passé plusieurs fois sur votre blog, je l'ai enregistré en favori. Je tenais à dire que cette initiative d'articles 'to connect the dots' est vraiment bienvenue. Pour ce que j'en ai lu, j'ai l'impression que c'est le genre de texte que j'envisagerais d'écrire à mon directeur de thèse pour lui expliquer pourquoi j'ai déprimé pendant ma thèse et que ça s'est pas bien passé du tout (bon ça peut paraître bizarre, mais c'est une longue histoire). Le genre de chose aussi que j'aimerais expliquer simplement à mes parents pour leur faire comprendre pourquoi mes longues études ne serviront pas à grand chose. Bref, quoiqu'il en soit, je trouve très bien de pouvoir trouver ce genre de matériau dans la blogosphère française.

Pour ce que j'en avais vu précédemment, le blog en lui même est bien fourni et agréable, so keep up the good work !

Vincent a dit…

Merci, pour le commentaire. Ca fait du bien de se dire que ça sert un peu de passer du temps à entretenir ce blog.

Anonyme a dit…

le même anonyme qui repasse... oui, je trouve bien dommage qu'il y ait si peu de commentaires. bon cela dit, il me semble que j'avais déjà lu l'article original en fait, ce qui ne change rien à l'importance de votre démarche ! je vais diffuser l'adresse du blog chez mes contacts, même si beaucoup s'en foutent malheureusement, mais ça pourra peut être en éveiller quelques-uns, je le trouve très pédagogique.

Anonyme a dit…

Allez, disons le franchement. 2 ans que je fais des recherches sur les causes de la crises. Des articles, j'en ai vu passer. Celui-ci ouvre le bal du bouquin "Fleeing Vesuvius". De tous les articles que j'ai lus, celui-ci est le plus important. Celui qui ne se sent pas agressé physiquement en le lisant (stress cardiovasculaire), n'a peu être pas bien saisi "la grande et horrifiante vérité" qu'il met en scène. Je ne vais pas dire que j'en fais des cauchemars, but now the question is "how to roll over it".

Fabant a dit…

Ça me rappelle un article de magazine dans lequel l'auteur comparait le pétrole (sa place dans la société depuis le XIXe siècle) au shoot d'un drogué...

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